mardi 20 juin 2017

J'AI RENCONTRÉ LA VIEILLE QUI LANÇAIT DES COUTEAUX


 
(Photos Amaranta)
Tout là-haut, sur la butte de la Charme, à Gemeaux, on pélerine pour arriver à la roulotte d’Amaranta. Puis on est invité à pénétrer, via la roulotte, dans l’arène, le cirque, le théâtre de la vie bohémienne, comme une initiation à la vie manouche. Le Fils vermoulu et perclus de rhumatismes vous invite, la bouche tordue, à prendre place sur les gradins. Alors on se laisse vivre, au sens où disparaît toute raison et où l’existence seule a droit de cité.


Hanna, la petite-fille de la Vieille, est là, enceinte de six mois, et elle tournoie sur la piste, ses grands yeux tristes accompagnant les complaintes manouches nostalgiques qu’elle laisse s’échapper de son accordéon. Et lui, le Fils, bafouille ses tourments, remue ses souvenirs, annonce que le spectacle circasien va advenir, nous accompagne dans la vérité des camps-volants, raconte sa vie, celle de sa mère campagnarde, celle de son père le gitan au beau gilet jamais fermé, et sans cesse nous annonce que, peut-être, elle va venir, la Vieille, lancer ses couteaux, fourchettes et autres ustensiles pointus, parce qu’il faut bien vivre et recueillir quelques pièces dans la gamelle.

Dans la roulotte, Hanna, puis le Fils, supplient la Vieille de bien vouloir venir. Elle ne viendra pas tant qu’elle n’aura pas murmuré un Notre-Père, retrouvé un canne improbable pour tenir ses jambes flageolantes. L’accordéon l’appelle en longs accords graves. Et elle arrive, dans un silence où c’est tout le monde manouche qui se résume, et elle va nous en raconter, nous prendre à témoin de sa vie, de ses amours, de sa vie avec lui, le Père, dont l’effigie trône dans un coin car elle ne saurait lui parler, ou lancer des couteaux, sans qu’il soit là.

Et les couteaux, elle les lance, et Hanna au milieu de la cible, ne tremble pas. Hanna et la Vieille ont des rapports heurtés, mais on est bouleversé de les voir ainsi s’aimer plus qu’ailleurs on ne le vit jamais. Et quand elle est tombée, s’est relevée, a relancé couteaux et autres fourchettes, elle n’est plus là, elle s’envole en laissant Hanna recevoir son héritage, elle s’envole dans un dernier rappel du mal que font les pierres qu’on a toujours dressées contre elle et les manouches. 

Martin Petitguyot, génial   

Le Fils, la Vieille, ce qu’ils disent dans leur spectacle de théâtre forain, c’est Martin Petitguyot tout seul. Texte, mise en scène, jeu, il fait tout mais jamais, jamais, on ne se croit au spectacle. Grâce à un jeu d’une authenticité, d’une vérité à couper le souffle, d’une diction qui fait des mots des couteaux qui transpercent l’âme, Martin justifie toute l’aventure manouche, tout le scandale de l’"autre" toujours chassé parce que différent, fait ressurgir les fantômes des camps qui ont pu exister du côté de Moloy.
 
Et nous, qui venons de vivre dans ces familles, nous avons envie d’embrasser Hanna (Emma Ader, stupéfiante) et de chanter avec elle une de ses complaintes. Spectacle, puisqu’il faut bien employer le mot, qu’on regarde le souffle coupé, qu’on vit de l’intérieur, qui vous retourne et justifie toute l’aventure dramatique !

Trouvez la roulotte d’Amaranta : vous ne l’oublierez jamais.


Michel HUVET


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