mardi 8 septembre 2020

CHAMESSON : ENTREZ LIBRE !

Dernière oeuvre de Fabien Ansault
 "C’est un trou de verdure où chante une rivière / accrochant follement aux branches des haillons d’argent" … Et ce cadre rimbaldien à souhait se déniche dans le Châtillonnais près des carrières de Chamesson… Et le lieu répond au nom très improbable des Z’Uns Possibles… Et l’association de Fabien Ansault gère ici un musée, un cabinet de curiosités, un lieu d’expositions, une terrasse ombragée où se remettre de ses émotions.
L'entrée des Z'Uns possibles

Par les temps inédits qui courent, en croisant là des citadins en quête de campagne, outre le fait qu’on est ici au bord du parc national des Forêts de Champagne-Bourgogne, ce lieu surprend uniquement ceux qui ne savent encore pas de quelles richesses culturo-écolo-créatives dispose cette région-là. L’impossible lieu chamessonnais vous aidera a croire que le surréel existe bien, que l’art et notre condition mortelle sont notre pain quotidien.

 Des recoins faustiens 

 On est prévenu dès l’arrivée : non pas “Entrée libre”, car elle ne l’est qu’à condition d’être adhérent, mais “Entrez libre !”. Et donc, déjà débarrassé de bien des préjugés, on s’enfonce dans les recoins obscurs où nous attendent des peintures (de Fabien ou d’autres), des squelettes d’adolescente ou des dorsales de taureau, des têtes de mort qui pourraient être la nôtre dans quelque temps, des écrits morbides ou salutaires, des recoins faustiens qu’éclairent à peine, de leur éternité lumineuse, des bougies immortelles.

Photo de Jean-Louis Thenail
 M’asseyant l’autre jour sur une fauteuil rouge-sang entre deux citations latines et l’oeil noir jaillissant de l’orbite d’un crâne de bovin, tandis qu’un ours empaillé me toisait là-haut, je méditais sur ces récents tableaux de Fabien Absault où, comme toujours, les ombres des pierres ou les visages priants côtoient les ris de la mort et nous disent pourtant quelque chose hors temps.

Je contemplais aussi ces photos de Jean-Louis Thenail accrochées – le temps d’un été de Covid – ici où là sur la terrasse ou dans la pénombre du cabinet curieux, ces photos de bois défunt qui, tous, accrochent dans leur rigidité le mouvement d’un oiseau, d’un reptile ou d’un échassier, qui tous nous disent, au fond, que la vie renaît toujours.

Michel HUVET




lundi 10 août 2020

LE REEL EXISTE-T-IL ENCORE ?

Sommes-nous bien certains d'avoir vécu ce que nous avons vécu ? N'avons-nous pas rêvé cette épidémie et ce confinement, cette nature réveillée comme par le baiser d'un ange, ce ciel redevenu d'un bleu idéal, ces invasions de fleurs des champs et de papillons gris ? Dans ce monde soudain totalement irréel, les nouvelles paraissent toutes fausses, les complots envahissent les pensées, les peurs augmentent au fil des annonces mortifères et des folies sanglantes, les humoristes déconfinés ne font plus rire du tout, les politiques gesticulent comme des pantins désarticulés et nous nous réveillons quand nous croyions dormir.

Fatras macabre

Dans ce fatras macabre et sans espoir aucun, nous reste-t-il encore un peu de soif de conscience ? On voit les femmes disparaître sous les coups de ceux qui disaient les aimer, les ministres passer des jeux télévisés à des ministères aux noms surfaits, les travailleurs licenciés en masse ou seulement suspendre leur temps au crochet du chômage partiel, les commerçants masqués tenter de sourire à des clients dont les yeux seuls disent leur irréalité, des agriculteurs proposer leurs œufs ou leurs salades depuis leur ferme même, des enfants pleurer au rythme des balançoires dérisoires, des pompiers caillassés quand ils tentent d'éteindre l'enfer qui noie des êtres perdus, des voyous s'emplir les poches de couteaux aiguisés, des chiens sauver de malheureux blessés par des fous en délire.

Le réel existe-t-il encore ? Ai-je moi-même rêvé en apprenant que Robert Poujade était mort : lui , le ministre-maire d'un Dijon oublié qui sut, avant les écolos, soustraire Dijon aux autoroutes urbaines, doter la ville d'espaces verts en lieu et place des anarchiques constructions bétonnées, lui qui n'a eu que trois petites colonnes dans ce qui reste de la presse locale. Ai-je rêvé la mort de Jean-François Bazin, dont le caractère difficile ne saurait masquer le travailleur infatigable, l'amoureux fou d'une Bourgogne fière et belle, l'écrivain du terroir métaphysique, le politique qui conçut la Toison d'or et le centre Clemenceau, le président de conseil régional qui avoua « partir à Londres » quand il vit ses amis « rester à Vichy » en fricotant avec le FN d'alors …

Pour apothéose à ce délire qui nous a tous envahi, au moment où le spectacle vivant ne respire quasiment plus – laissant sans lien social ni partage culturel des générations qui en ont tant besoin –, on apprend la mort d'un de ceux qui contribuèrent tant au développement culturel en Bourgogne, je veux dire Gildas Le Boterf qui creusa avec l'ABC un sillon dont tout ce qui est aujourd'hui doit tant.

Suis-je bien certain que tout cela n'est pas un mauvais rêve ?

Michel HUVET