lundi 11 avril 2016

GRANGE DU PRIEURÉ DE VITTEAUX : INOUÏ !

(Photo Grange du Prieuré)

La Grange du Prieuré, à Vitteaux, a une âme. On n’en doute plus après l’événement exceptionnel, unique en France, qui s’est produit dimanche soir avec le concert inouï donné devant un public médusé par un duo piano/voix comme on n’en entendra plus avant … l’année prochaine !

Il y avait Anne Le Bozec, pianiste au “toucher” inégalé, lauréate internationale et donnant des master-class dans le monde entier. Il y avait aussi Janina Baechle, mezzo allemande qui chante Fricka et Erda à l’Opéra de Vienne, et dont les disques Brahms (avec Markus Hadulla) ont révélé au monde l’humanisme inégalé.

Toutes les deux, qui courent les plus grands festivals du monde, sont venues … à Vitteaux, oui à Vitteaux, et elles ont même dit qu’elles voulaient y revenir ! Tout cela grâce à la complicité amicale de Jean-Louis et Martine Chastaing qui ont rencontré les deux artistes au festival de Menton et ont su les convaincre de venir à Vitteaux entre deux prestations à Paris ou à Berlin!

Et puis, on a dit que le public – la Grange était archi-comble – est resté médusé. Par le jeu des artistes mais surtout par leur incarnation du répertoire choisi : la poésie pure élevée par le talent à la hauteur d’une métaphysique. Les mots manquent pour dire comment la poésie de Schumann et Kerner (la Suite des 12 Lieder) s’est dégagée de l’interprétation des deux jeunes femmes : la nuit d’orage donna le ton et s’ensuivit alors une fiancée du ciel (Stirb Lieb und Freud) où le toucher bouleversant d’Anne rejoignit les nuances vocales sidérantes de Janina.

Les deux ne s’arrêtèrent plus, enchaînant les arches de couleur et les élans nostalgiques, les subtilités du silence ainsi revisité, avant d’entraîner le public – qui retenait son souffle – dans le “concerto” que constitue le Poème de l’Amour et de la Mer d’Ernest Chausson, ce musicien mort trop jeune pour qu’on sache quel magnifique compositeur il est et dont ce Poème révèle qu’il demeure un wagnérien … impressionniste.

Sous les doigts d’Anne Le Bozec le vent “roulait effectivement des feuilles mortes” et l’on entendait en abondance des ruissellements de harpe et des pépiements de flûtes tandis que Janina Baechle faisait respirer à grands coups de sons flûtés une “odeur exquise de lilas”. Et quand on crut, au bout de ce poème qui pique l’âme jusqu’en son fond, que c’était fini, eh ! bien non : les deux magnifiques artistes offrirent deux “trouées de ciel” à leur façon : un Lied de Mahler qui étire le temps musical jusqu’à la frontière de l’éternité, et ce chant étonnant d’un Ernest Paladine dont notre époque a oublié jusqu’au nom.

Dans la salle, après cet inoubliable récital – suivi de près par Alain Meunier, le grand violoncelliste n’ayant d’yeux que pour Anne, son épouse – on eut du mal à reprendre la prose quotidienne en applaudissant aussi Martine et Jean-Louis Chastaing qui fêtaient ce soir-là, dans leur grange de Vitteaux, leur anniversaire de mariage.


Michel HUVET



vendredi 25 mars 2016

ANDRÉ HÉRAUD IN MEMORIAM

André Héraud (debout) dans le rôle d'Arnolphe
Il est parti au matin du Vendredi-Saint, discrètement, pudiquement, ayant caché à tous l’accident survenu en décembre précédent et qui l’avait vu fauché et roulé par une voiture quelque part dans le quartier des Bourroches à Dijon.

André Héraud c’était le théâtre, l’histoire du théâtre, c’était la Comédie de Bourgogne qu’il fonda dès qu’il fut en charge de la classe d’art dramatique pour laquelle André Ameller l’avait débauché de la Comédie-Française et du Grenier de Toulouse. André Héraud, c’était l’enseignement d’une diction parfaite, l’art de dire et de faire exister ceux qui disent, c’était l’exigence de la justesse.

Marlène Jobert ou Claude Jade...


Avec sa Comédie de Bourgogne, dont il était le seul comédien professionnel, bien qu’entouré de personnels techniques professionnels, il a fait vivre pendant trente ans une troupe composée d’anciens diplômés du conservatoire et de jeunes élèves de son cours, repérés dès leur concours d’admission à l’instar de Marlène Jobert ou de Claude Jade, de Jacques Franz ou de Bernard Lanneau, de Jean-Claude Frissung, Marguerite Colon, Elisabeth Moreau, Annie Didion et tant d’autres qui se sont ensuite illustrés sur les planches parisiennes. Quand vous entendez, en français, Robert de Niro ou Kevin Costner, c’est un peu à André Héraud que vous le devez !

La troupe nommée Comédie de Bourgogne, sous sa direction implacable, a été la seule compagnie théâtrale, entre 1958 et 1988, à sillonner chaque printemps toutes les villes de Côte-d’Or – et même Bèze, Saint-Seine-l’Abbaye, Baigneux-les-Juifs ou Santenay – avec des spectacles originaux signés Molière ou Shakespeare, Ionesco ou Roblès, Jules Romains, Tchekov ou Ramuz. Une exposition des costumes réalisés par la regrettée Georgette Héraud avait d’ailleurs permis, en 2005 au conservatoire, de faire revivre un peu de cette étonnante histoire culturelle.

Et même le Père Noël !


Lui qui obtint les plus hautes récompenses au conservatoire supérieur de Paris en compagnie de Jean-Paul Belmondo ou Annie Girardot ne montra, dans ses prestations, qu’un tout petit peu de son grand talent : qui n’a été sidéré de le voir en Arnolphe de L’École des Femmes ou en diable de L’Histoire du Soldat ? Ce maître avait la modestie des "grands": il n’a jamais hésité à faire vivre le théâtre de Dijon lors des Fêtes de la Vigne, à incarner le Père Noël descendant chaque année des toits du Palais des Ducs ou à assurer des petits rôles dans les productions locales de la télévision régionale voire à prêter sa voix, comme récitant, dans les concerts “avec texte”.

"Oh, c’est loin tout ça" m’a-t-il murmuré huit jours avant sa mort alors que j’évoquais devant lui ces années de Comédie de Bourgogne. Et puis, tout de même, il m’a demandé de me m’occuper des archives de la CDB s’il venait à mourir, ce qu’il envisageait avec une sérénité bouleversante.


Michel HUVET